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Avoir peur de la Nature ou s’en inspirer

Publié le : 20 juin 2016
Auteur : Bruno Lhoste
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Cette année de célébration des 30 ans d’Inddigo marque également les  trente ans du livre majeur de François Terrasson « La peur de la Nature », que vient nous rappeler un récent article de l’excellente et bien nommée revue écolo-catho Limite : La nature, cette force qui terrorise l’Homme .

Terrasson
François Terrasson

François Terrasson (1939-2006)

Ce livre, qui fait partie de ceux qui m’ont profondément transformé, développe le postulat fondamental de Terrasson : l’homo faber, l’homme de la civilisation technique, ne respecte pas la nature et la détruit sans scrupule en raison de sa profonde, ancestrale et souvent inconsciente peur de la Nature Sauvage. Ce comportement ne repose pas sur une analyse raisonnée, mais trouve ses racines dans une approche sensible, partant de son ressenti et de ses émotions.

Lors les stages de « Découverte de la Nature » qu’il organisait, il laissait les personnes seules en forêt de Fontainebleau en pleine nuit et sans lumière, pour leur faire éprouver pendant toute une nuit le contact direct avec la nature. Le debriefing du petit déjeuner permettait à chacun de partager son expérience et de se rendre compte qu’il faisait partie de la majorité des personnes, mal à l’aise voire angoissées ou de la petite minorité ayant savouré cette brève immersion dans un environnement naturel.
Pour lui, aucune démonstration rationnelle ou scientifique ne peut nous conduire à remettre en question nos relations de prédateurs avec les milieux naturels tant que l’on n’aura pas déraciné en nous cette peur et reconstruit une autre relation toute à la fois de respect, de crainte et de confiance, qu’ont pu conservée les peuples premiers. Il n’était d’ailleurs pas très optimiste sur l’avenir de notre civilisation industrielle et aimait citer Jared Diamond :

« l’Homme occidental a eu de la chance géographiquement, et prend l’avance technique qu’il doit à cette chance pour de la supériorité, mais les civilisations premières lui survivront peut-être ou bien reviendront, s’il ne prend pas conscience de ses préjugés et s’il ne réajuste pas son rapport à la nature »

François Terrasson a été comme René Dumont un précurseur iconoclaste. Un « père spirituel de l’écologie » comme le définit mon ami Denis, originaire comme lui de Normandie, où ils se sont croisés dans la défense des haies et du bocage dans les années 80. C’était un homme de terrain, de lutte, mais aussi un visionnaire quant aux enjeux de l’humanité dont nous ne prenons vraiment conscience qu’aujourd’hui. Il distinguait ainsi l’hominisation qui avait permis d’échapper à la tyrannie de l’instinct et à inventer de nouveaux comportements de l’humanisation qui est pour lui la capacité à échapper à la tyrannie de la violence et de la prédation, pour passer à la coopération, entre les humains et entre les humains et le reste du vivant. Il pensait que l’hominisation s’était achevée il y a environ un demi-million d’années, mais que l’humanisation était notre défi, toujours en cours d’émergence.

Cette coopération, nous la redécouvrons ainsi partout dans la Nature, après s’être dégagé de la caricaturale « loi de la jungle » qui était plus une projection de notre organisation sociale de l’époque qu’une véritable lecture scientifique. Si l’on s’intéresse à l’organisation de la Nature, comme nous le rappelle l’article de Limite, on y découvre des organisations et des systèmes complexes, basés sur l’interdépendance et les cycles. Comme les mycorhizes, ces extraordinaires coopérations entre les racines des arbres et les champignons qui leur permettent d’optimiser l’utilisation des nutriments du sol et qui forment un réseau d’échanges extraordinaire, un véritable « internet » des arbres.

Terriblement efficiente, issue de 3,8 milliards d’années de Recherche et Développement, la Nature est une source d’inspiration pour nos sociétés humaines et nos organisations. C’est toute la richesse des approches que nous proposent le biomimétisme et l’économie circulaire, à condition qu’on ne les enferme pas de nouveau dans une vision mécanique des systèmes, en ramenant la complexité des interdépendances à la simplicité d’une boucle.